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Éduquer, c'est espérer
Toute espérance porte sur l’avenir,
c'est-à-dire sur ce qui n’est pas encore là, un invisible dont elle
affirme résolument la promesse, des possibles inédits qu’elle contribue
mystérieusement à actualiser. D’autre part, l’espérance est toujours en
relation avec les puissances du désir. Espérer, c’est toujours attendre un
bien, mais le plus souvent un bien indéterminé, qui ne se laisse pas
circonscrire en tel ou tel objet précis, qui les englobe et les dépasse en
une sorte d’audace à la fois humble et inconfusible. Par là même,
l’espérance se distingue de l’optimisme juridique ou technique d’un sujet
maître de ses projets, pour orienter notre attention et notre attente vers
un don gratuit, excédant nos prises, déroutant notre « pouvoir de
pouvoir » (Emmanuel Levinas). Ce sont les pauvres, nous rappelle Bernanos,
qui sont les « sourciers de l’espérance ».
Si la relation parentale se révèle comme
un lieu d’espérance, c’est que le don de la vie est véritablement un
don, c’est-à-dire un dessaisissement au bénéfice d’un autre. Donner
d’être, c’est confier un être à lui-même pour qu’il dispose de soi. Je
donne tout ce que j’ai. Je suis homme et je lui donne d’être homme, je lui
donne la totalité de ma dignité. Mais je lui donne même ce que je n’ai
pas, ou ce que je n’ai plus : une enfance, une innocence, des capacités
créatrices que je ne possède pas nécessairement et que je vois jaillir,
avec émerveillement, en celui auquel j’ai donné la vie. Curieusement,
donnant tout cela, je suis moi-même promu dans et par le don. Je ne perds
rien - ce qui ne veut pas dire que je ne renonce à rien -, mais, bien
plus, je reçois. Devenir père et mère, c’est, grâce à ses enfants, une
promotion dans l’ordre de l’existence. Reconnaissons ici encore, dans
cette fécondité inattendue d’un don, le climat même de l’espérance.
A partir du moment où la relation
éducative s’ouvre sur cet avenir d’enfant de Dieu, elle s’ouvre sur une
réalité sur laquelle il est impossible de mettre la main ni même de mettre
un nom. Au début de l’Apocalypse, il est promis à l’Église de
Pergame qu’elle recevra un caillou blanc sur lequel est écrit un « nom
nouveau que personne ne connaît, en dehors de celui qui le reçoit »
(2,17). Comme parents, enseignants, éducateurs chrétiens, nous avons à
regarder les jeunes qui nous sont confiés comme les détenteurs de ce
caillou blanc, de ce nom nouveau. Un nom que nous-mêmes ne savons pas,
mais que curieusement nous pouvons les aider à déchiffrer. Frère Roger, de
Taizé, disait qu’éduquer un jeune, c’est l’aider à découvrir la petite
part de « don pastoral » qui est en lui. Cela veut dire qu’il a une
manière propre de se relier à Dieu et aussi de relier d’autres à Dieu.
Mais il ne s’en rend pas compte, il ne le sait pas, ne le voit pas. De
même qu’il faut révéler aux jeunes leurs dons en musique ou en sport, il
faut aussi les rendre capables de déchiffrer leur don en Royaume, leur nom
pour Dieu. Cela demande beaucoup de respect, de patience : nous ne sommes
pas les maîtres de cette aventure ; c’est ce qui donne à notre espérance
son caractère désarmé et fait de notre relation éducative un lieu de
combat spirituel. Mais on doit respecter les délais de l’action de Dieu
dans le cœur des jeunes : les germinations du Royaume ont-elles aussi
leurs saisons qui ne sont pas forcément celles de notre météo
personnelle ! Là encore, là surtout, le secret accompagne la croissance.
Marguerite Léna
Communauté St François Xavier,
Neuilly
Christus
n°206 – Espérer, avril 2005 14 rue d’Assas Paris 6° |
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