Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Eucharistie et lavement des pieds

Avec Étienne, Jacques, Patrick et Richard, j’ai été ordonné diacre permanent en décembre 2000 par Mgr Thomas à Versailles.

Marié avec Béatrice, père de cinq enfants, nous avons été invités à la fin d’un repas par le curé de notre secteur paroissial à rejoindre un groupe de discernement.

Deux ans après, je crois que je peux dire sans langue de bois : « Je suis heureux, je suis un diacre heureux ». Heureux de cette joie pascale qui ne fait pas forcément l’économie des difficultés. J’aime l’Église qui invente et reçoit les moyens d’annoncer en la proposant la Bonne Nouvelle à tous, et en particulier à celles et à ceux qu’elle ne rejoint pas ou peu.

« Avance au large, avance en eau profonde », cette phrase de l’évangile de saint Luc, reprise par notre évêque, Mgr Aumonier1, dans sa récente lettre pastorale résonne fort lorsque je relis ces deux années. Avancer aujourd’hui, ici et maintenant, avec d’autres, dans cette mission singulière, nouvelle, en mouvement : le ministère diaconal.

Car autant la figure de l’évêque ou du prêtre est clairement identifiée, autant le Concile Vatican II en restaurant le diaconat permanent n’a pas souhaité dessiner de façon très nette les contours de ce ministère et l’on peut s’en réjouir.

A quoi sert un diacre ? A quoi sert d’ordonner des hommes le plus souvent mariés, pères de famille, déjà très occupés ou engagés, avec une vie de couple, de famille, de travail, à un ministère dont on perçoit mal les contours, et alors que d’autres besoins existent de toute part ? Qu’est-ce que ça apporte de plus ? Finalement, tout baptisé n’est-il pas, par son baptême, appelé à la vie diaconale ?

« Avance au large ». Se laisser porter par cette Parole, se décentrer et accepter d’entrer en profondeur dans une des vocations de baptisé, une parmi d’autres : le ministère diaconal. Dans l’Église, et depuis toujours, certains sont appelés pour tous à des missions particulières ; afin de toujours vivre de cette double exigence : le Christ au milieu des hommes, semblable, qui se fait proche et le Christ tout Autre.

Ce qui me conduit de plus en plus, ce que je n’aurai jamais fini de découvrir et qui me paraît être au cœur de notre route diaconale, c’est le lien profond, initial, fondateur, entre l’Eucharistie et le Lavement des pieds. Les diacres signifient ou rappellent ce lien originel. Si l’Eucharistie est au cœur de notre foi, que signifie l’Eucharistie sans le Lavement des pieds ? Pour nous chrétiens, que signifie le Lavement des pieds sans Eucharistie ? Comment nos actions de solidarité prennent-elles source dans le Don total par Amour, et comment cet Amour totalement donné nous entraîne-t-il bien au-delà de nos murs, de nos peurs, de nos certitudes ?

Ces deux figures de l’Eucharistie et du Lavement des pieds constituent deux manières semblables et totalement inter-dépendantes de vivre de cette même foi : celle du Christ mort et ressuscité par amour pour tous les hommes.

Ce lien fort oriente la place du diacre dans la vie quotidienne comme dans la liturgie, mais aussi la vocation diaconale de l’Église2 et par conséquent notre vocation à tous de par notre baptême.

« Être du côté du Lavement des pieds » si je puis dire, du côté de la diaconie, c’est apprendre à se tenir au seuil et accueillir les retardataires ou ceux qui se sont perdus en route… c’est apprendre à exercer sa paternité comme un « passeur », en conduisant plus haut, plus loin que soi. C’est inviter à se préoccuper de tous (mais jamais seul, toujours avec ou au travers d’autres, en interpellant, suscitant, appelant…), et d’abord de celles et ceux qui se sentent exclus, y compris du repas eucharistique. C’est apprendre à porter et proclamer la Parole de Dieu au nom des sans-voix, des oubliés et des assoiffés de justice. C’est choisir de regarder les réalités humaines : sociales, économiques, politiques, à la manière de Jésus Christ qui est lui-même regard du Père. C’est verser un peu d’eau dans le calice, une goutte d’eau, tout ce qui paraît insignifiant dans nos vies, et pourtant aussi l’eau du baptême, et dire à voix basse : « comme cette eau se mêle au vin pur le sacrement de l’alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité ». Celui qui a pris notre humanité en lavant les pieds de ses disciples, y compris de celui qui allait le livrer. C’est encourager, envoyer, inviter à « vivre dehors ce que nous venons de célébrer dedans ». C’est rappeler, sans faire de morale, que ce lien profond entre Eucharistie et Lavement des pieds nous entraîne, comme toujours avec le Christ, sur des routes remplies d’inattendus, de changements, d’arrêts et de nouveaux départs : les routes de la solidarité.

Ce lien fondateur entre l’Eucharistie et le Lavement des pieds est la raison pour laquelle la solidarité n’est pas la conséquence de la foi. L’engagement social et politique, toute forme de solidarité qui reconnaît la dignité des plus pauvres est constitutive de notre foi car elle en est fondatrice.

Ma mission, mon travail professionnel de médecin, mes engagements associatifs, que je ne peux séparer autant que je viens de l’écrire, m’amènent à entrer en relation avec des personnes confrontées au grand âge, à la maladie, au deuil. Et c’est dans ces lieux-là que ce Dieu de Jésus Christ m’est révélé : un Dieu riche de sa pauvreté, de son silence, d’un respect profondément « liberté ». Mais aussi un Dieu qui relève, touche, prend la main.

Philippe Marze, Diacre

 

[1] Évêque de Versailles

2 Etienne Grieu, Revue Études, mars 2002