Jeudi Saint : « Vous ferez cela en mémoire de moi »

Après avoir rompu le pain et fait passer la coupe aux disciples, après leur avoir lavé les pieds, Jésus leur a dit, dans les deux cas, de faire ainsi en mémoire de lui.

Il y a dans la liturgie un point de nature à éloigner d’elle les tempéraments qu’une pente vigoureuse porte à l’action morale et dont toute l’activité se situe sur le plan pratique : nous voulons parler de son attitude à l’endroit de l’ordre de la vie morale.

Les tempéraments que nous avons ici en vue s’affligent de ne point trouver dans la liturgie une vie éthique en relation et en jonction immédiate avec la vie quotidienne, avec la vie réelle. La liturgie ne fournit à l’homme dans la lutte journalière aucune impulsion immédiatement transformable en action, aucune idée d’où puissent être tirés des matériaux de première main. Elle est caractérisée par une certaine réserve, un certain recul devant la vie ; elle met un certain champ libre entre elle et les réalités de la vie. Elle s’écarte du monde, se retire au sanctuaire. Il y a, nous ne l’ignorons pas, un contraste criant entre le bureau de l’employé, l’usine de l’ouvrier, tous les chantiers de notre vie technique moderne, entre le théâtre bruissant et tumultueux de la vie politique et de la vie de société d’une part, et les retraites sacrées où s’accomplissent les solennités du culte, de l’autre. Il y a une violente antithèse entre le brutal réalisme de nos jours, avec sa vigoureuse façon de saisir la vie, et tout le monde de pensée de la liturgie, avec sa gravité mesurée, la limpidité et la distinction de ses formes.

Il est très vrai : tout ce que nous donne, tout ce que nous offre la liturgie, nous ne pouvons pas, tout de suite et sans plus, le transmuer en action. Et ceci ne suffit-il point déjà à légitimer les formes de dévotion nées d’une prise plus directe avec la vie et avec ses réalités extérieures, les dévotions populaires, par exemple, dans lesquelles l’Eglise nous fait entendre en quelque sorte sa réaction immédiate aux nécessités particulières du jour et dans lesquelles elle saisit directement l’âme contemporaine pour l’acheminer vers les conclusions pratiques et actives[1] ? La liturgie, elle, se propose avant toute chose de créer l’état d’esprit chrétien, fondamentalement chrétien. Son ambition est d’amener l’homme à son vrai rapport, à son rapport essentiel avec Dieu, de manière que par les moyens de l’adoration, de l’hommage rendu à Dieu, de la foi et de l’amour, de la pénitence et du sacrifice, il conquière la rectitude intérieure. La conséquence sera que le jour où il se trouvera devant l’action à accomplir il agira en conformité avec cet état d’esprit, c’est-à-dire en justice et droiture.

[1] Cette considération, jointe à bien d’autres, prouve assez l’absolue nécessité des formes extra-liturgiques de la vie spirituelle, telles que le chapelet, le chemin de croix, les exercices de piété populaire, la méditation… rien ne serait en réalité plus faux que de vouloir imposer à la vie spirituelle le cadre exclusif de la liturgie. Il ne serait pas plus juste de ne faire que tolérer ces formes de piété sous le prétexte qu’elles sont une nécessité de l’âme populaire, en ayant soin d’ailleurs de nous proposer comme but unique de notre véritable ascension spirituelle la seule vie liturgique. Les deux piétés sont nécessaires : la liturgique et la non liturgique. L’une complète l’autre. Reconnaissons cependant que la liturgie passe la première en dignité parce qu’elle est l’oraison même de l’Eglise.

Romano Guardini

L’esprit de la liturgie (1918)

Ed. française, 1929, p. 255-258