Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Laissez-vous rencontrer par le Christ

Y. de Gentil-Baichis : N’oublie-t-on pas trop souvent dans l’Église, dès qu’il est question de morale, de bien situer la progressivité ? En effet le message chrétien ne nous confronte pas à un idéal de perfection impossible à atteindre, il prend chacun d’entre nous là où nous en sommes, quel que soit notre niveau de faiblesse et de médiocrité. Et l’Évangile nous propose une aide pour nous ouvrir davantage à la force aimante de Dieu. Cela sans obligation de résultats. Mais les gens n’en sont pas toujours très conscients car ils s’imaginent que le christianisme fonctionne comme une école de perfectionnement. L’Église ne doit-elle pas rappeler qu’elle s’intéresse à l’homme en chemin, et qu’elle n’est pas d’abord préoccupée de vérifier le stade de perfection où il est arrivé ?

Monseigneur Rouet : Je crois d’abord qu’il faut dégager la conscience morale de la tyrannie qu’exerce l’idéal du moi. Chacun de nous se fait une idée embellie de ce qu’il voudrait être mais cette perspective devient pesante dans la mesure où nous ne parvenons pas à rejoindre l’idéal.

D’autre part, l’entourage, à commencer par les parents, donne aussi une image idéale de ce que nous devrions devenir. Cela veut dire que toute personne est surdéterminée par les envies, les rêves, les désirs de ceux qui l’entourent en même temps qu’il est mû par ses propres ambitions intérieures. Donc, si nous n’y sommes pas attentifs, nous risquons d’être piégés d’entrée de jeu.

Aussi l’idée de progrès rejoint-elle l’idéalisme le plus échevelé dans la mesure où, un peu comme en haute montagne, plus on monte, plus le sommet recule. En morale, c’est la même chose : plus on avance vers l’idéal que nous nous forgeons, plus on a une conscience malheureuse car nous sommes toujours en deçà de ce que nous voudrions être.

Y. de Gentil-Baichis : Mais à quels signes, à quels comportements voit-on la progression dans une morale de la relation ?

Monseigneur Rouet : « J’étais en prison et vous m’avez visité… » (Mt 25,35). Le Christ ne dit pas si c’était à tort ou à raison que le prisonnier était enfermé. « J’étais malade, etc. » La question qui nous est posée dans ce texte, c’est de savoir quelle relation de liberté nous sommes capables d’avoir avec des personnes autres que nous-mêmes ? C’est pour moi un critère déterminant car l’idéal narcissique du moi ne tient pas devant l’attention vraie et désintéressée aux autres et le partage avec eux.

Y. de Gentil-Baichis : Contrairement à l’enseignement de nombreuses autres religions ou sagesses naturelles, la morale évangélique ne se situe donc pas dans la perspective d’un perfectionnement.

Monseigneur Rouet : Non, car l’Évangile raisonne dans l’autre sens et c’est toute la distinction entre morale et sainteté. C’est le Christ qui comble la distance entre l’idéal et nous : « Laissez-vous trouver, nous dit-il, laissez-vous rencontrer ». Ce n’est pas nous qui partons sur la montagne pour le rejoindre, mais lui qui vient à notre rencontre et qui nous trouve. Cela me paraît très libérateur car, à partir de ce moment-là, on peut s’accepter comme on est avec ses limites et ses blessures. C’est le cas de la femme adultère, de Zachée, de Pierre. La venue du Christ est un appel (2 Tm 1,9).

Mgr Albert Rouet, évêque de Poitiers

La chance d’un christianisme fragile,190 p., Bayard, 2001