L’ART DE L’HYMNE
Ainsi peut naître l’hymne, quand se dépose quelque part en moi une semence verbale. J’accueille, je cueille, je recueille. Je ramasse, j’amasse. Je pose ensemble (je com-pose ?) Les mots, tout comme des coquillages, des pierres, des bouts de bois ou des racines. En redescendant de l’oliveraie, l’autre soir, j’ai rencontré deux morceaux de genévrier dont j’ai su tout de suite qu’ils deviendraient un jour une image du Christ en croix, et du serpent d’airain, comme une traduction de : « Ils contempleront celui qu’ils ont transpercé. » Quelque part ils attendent. Ainsi les mots que je découvre et que je mets en réserve, en attente, dans le silence.
Oui, ainsi de l’hymne. Quelque chose m’est arrivé, qui m’a surpris. Qui m’a invité au détour, comme un buisson qui brûlerait sans faire de cendres. Par là Dieu m’est advenu. Ou bien, par là je suis allé vers lui. J’ai crié, de douleur ou de joie, de honte ou de bonheur. Un cri d’abord sans voix. Peut-être un rugissement. Ensuite, il me faudra écrire le cri.
Et pourquoi l’écrire ? D’abord pour rien, pour personne, pour moi. Pour garder en moi le souvenir de ce qui me faisait crier. Pour chercher le sens de ce qui m’est arrivé. Me dire, si possible, dans quel sens je suis mis en mouvement, ému ; à quel endroit j’ai été touché, blessé. Il y a une cicatrice. Toute écriture est une cicatrice, le souvenir d’une blessure, sa trace. A la fois pouvoir nommer cela, le saisir en lui donnant une forme, et puis m’en dessaisir en le projetant hors de moi, hors de ma portée, hors de mes prises : que je puisse donner ce qui m’a été donné.
J’écris aussi pour retrouver, et c’est parfois bien plus tard, celui qui est venu à moi à travers ce qui me faisait crier. Car il s’agit de traduire une rencontre. Je la traduis avec des mots. Mieux : je me traduis. Je traduis aussi l’autre de cette rencontre. Je nous traduis en poésie comme on traduit en justice.
Ecrire pour le chant, c’est écrire pour d’autres. Mais non pas prétendre écrire le chant d’un autre. C’est offrir à l’autre l’écriture de mon cri pour qu’il puisse lui-même s’en saisir, en faire son chant et entendre par là, en lui, le cri qui a suscité en moi la nécessité d’écrire.
Ecrire pour quelqu’un, comme écrire à quelqu’un, ce n’est pas d’abord me situer devant lui, comme en sa présence, pour savoir quoi lui dire et comment. C’est me situer devant le mystère qui m’habite, devant le mystère qui m’interroge avant que je sache quoi en dire. Me tenir, parfois longuement, dans le silence, tant que ce mystère ne me parle pas.
L’hymne ne devrait jamais être qu’une réponse d’homme à une Parole de Dieu qui se fait entendre d’abord. Et Dieu se fait entendre en liturgie. « Car, dans la liturgie, Dieu parle à son peuple ; le Christ annonce encore l’évangile. Et le peuple répond à Dieu par les chants et la prière. » (Constitution Sacrosanctum Concilium de Vatican II, sur la liturgie, n° 33). Il faut alors avoir l’audace, et l’humilité, de tenter une réponse qui ne soit pas trop indigne de la Parole première. Mon hymne doit voisiner et tenir debout, avec les plus célèbres poèmes de l’humanité, comme sont, par exemple, ceux d’Isaïe, de Job, de David, de Jérémie, de la Vierge Marie, de Jean, de Paul. N’est-ce pas auprès de ceux-là qu’il faut apprendre l’art de l’hymne ? Dieu qui, si souvent dans la Bible, aussi bien que dans le Nouveau Testament que dans l’Ancien, a parlé par la voix de ses poètes, montre aux poètes d’aujourd’hui où trouver et comment donner au peuple les mots de sa prière.
Didier RIMAUD
extraits de L’art de l’Hymne,
dans la revue Catéchèse, n° 167, 2002.
Le Père Didier Rimaud est décédé
le 24 décembre 2003 à Lyon.