Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


La voix d’un ami

Les juifs ont un ami qui les appelle ses « grands frères ». Il est mon aîné de plus de trente ans mais je n’ai connu - par des rencontres ou des récits de vie - que quelques êtres à son image, vraiment adultes. Parmi eux, des héros, mais aussi des êtres anonymes pour le monde. Morts ou vivants, ils sont ma vraie patrie. Ils m’ont appris quel effort de présence doit faire, jusqu’à la dernière heure, celui qui veut continuer de grandir. Effort dont eux sont peut-être inconscients, mais que leur exemple enseigne à d’autres : ainsi, dans une communauté invisible, l’homme se perpétue.

Chez lui la parole est œuvre d’incarnation, comme toute son expérience de l’homme. Il y intègre celle-ci non seulement telle qu’il l’a vécue et pensée, mais aussi dans sa part inconsciente, abyssale, celle où le poème, pressentiment de mystères, jette d’incertaines et captives lueurs. Existence multiforme et une, dont les divers aspects s’interrogent, se répondent, s’organisent en un même être : travailleur manuel, athlète, psychologue, patriote polonais, évêque, pèlerin, enfant intérieur, Karol Wojtyla, autant qu’il est en son pouvoir, se revêt de l’homme.

On dit du pape qu’il est une personnalité « charismatique », expression forgée pour désigner ceux qui communiquent aux masses un rayonnement sacré. Pour les chrétiens, le charisme est un don conféré par la grâce : dans l’économie de la communion qu’est l’Église, on conçoit qu’un tel don, d’une manière insigne, s’attache à son chef.

Certes, Jean Paul II a une vitalité exceptionnelle, un visage pour l’accueil. Mais il n’est en rien un orateur de masses : il lit ses prédications sans lever la tête de son papier. Son pouvoir ne vient pas du fanatisme qu’il allume chez les fidèles. Peut-être lui vient-il uniquement de la densité et de la simplicité de sa foi.

A la morale positiviste ou behaviouriste qui nous gagne, il oppose une éthique fondée sur une capacité tout autre d’être homme : il mesure l’homme à l’aune de Dieu.

L’Occident refuse de croire que le temps des sacrifices est venu, il n’est simplement pas prêt à en faire, écrit Soljenitsyne (L’Erreur de l’Occident, Grasset, 1980). Même le sacrifice des profits commerciaux est insupportable à ces marchands qui entendent continuer leurs trafics jusqu’aux premiers coups de canon. La raison leur fait défaut pour comprendre que leurs bénéfices n’iront pas à leurs enfants, que les illusoires profits se changeront demain en ruine totale.

Tout cela n’est que l’épaisse et crasse conséquence d’une prospérité érigée comme fin dernière de l’existence, en lieu et place de la noblesse d’esprit et des idéaux dont l’Occident s’est départi.

Ces « nobles idéaux » - auxquels l’Occident chrétien fut si souvent infidèle - sont les valeurs de souche chrétienne et juive, valeurs d’amour qui constituent la personne. Que la personne ne soit pas individu mais qu’elle ne puisse vivre que d’une façon solidaire, cette vérité sans laquelle il n’y aurait ni Église, ni peuple juif, ni peuples tout court, n’est plus d’expérience courante aujourd’hui. Force est de constater qu’un vide se creuse au-dedans de l’homme, que la foi dans l’être semble un effort vain dans une civilisation vouée aux biens matériels. Le souci de préserver ces seuls biens stimule non l’imagination du courage mais celle de la lâcheté.

Telle est notre époque, et elle ira jusqu’au bout de sa logique, dirigée par des hommes à la hauteur de son égoïsme, anesthésiée par les médias jusqu’à en perdre l’âme. Mais le jour viendra de payer le prix de l’homme. Il n’y aura d’autre choix qu’entre l’esclavage de l’homme collectif et la liberté de l’homme révolté, et cela dans tout l’univers.

Voilà ce que beaucoup, chrétiens ou non, ont su entendre de la bouche de Jean Paul II.

Gilles Bernheim[1]

(Le Monde 6-7 février 2005, extraits)

[1] Gilles Bernheim est grand rabbin de la synagogue Victoire à Paris ; ici grand rabbin est honorifique à la différence du "grand rabbin de France" élu par des délégués selon un système compliqué datant de 1806.

Il a écrit "Un rabbin dans la cité" (1997) et "Le souci des autres au fondement de la loi juive" (2002). Philosophe de formation, né en 1952, vice président de l'Amitié judéo-Chrétienne de France, il est une figure majeure dans le judaïsme français d'aujourd'hui.