Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


 

                                                                                    

 

Le Christ, le prêtre et l’assemblée

 

Par le sacrement de l’ordination presbytérale ou épiscopale, un baptisé est mandaté pour devenir le représentant sacramentel du Christ dans son rapport à l’Eglise. Ce rapport est d’ailleurs assez complexe. Le prêtre préside en faisant face à l’assemblée en tant qu’il représente le Christ que prie l’Eglise, le Christ « Tête » et « Seigneur ». Mais le Christ est aussi celui qui, au milieu des siens, leur permet de prier le Père : à ce titre, le prêtre pourrait présider au milieu de l’assemblée. Enfin, tout représentant sacramentel du Christ président demeure un membre de l’Eglise, il n’est pas au-dessus d’elle. S’il préside « in persona Christi », c’est pour manifester sacramentellement que c’est le Christ qui préside, et donc du même coup que tous les chrétiens, en tant que membres du Christ, sont actifs « par lui, avec lui et en lui ». Dès lors, présider au nom du Christ, ce n’est pas faire à la place de l’assemblée, c’est au contraire rendre celle-ci actrice de la célébration, comme l’indique constamment le « Nous » de la liturgie (« Nous t’offrons… Nous te supplions… »).

Cette complexité est liée à l’Incarnation : parce que le Christ vit en Dieu « au plus haut des cieux », l’évocation de lui passe nécessairement par l’axe vertical de la transcendance. Mais parce qu’il continue d’être « avec nous tous les jours » par l’Esprit, ou encore parce que ses disciples, dans son sillage même, ne peuvent prétendre aller vers Dieu autrement qu’en allant vers l’homme1, la symbolique verticale de l’« au-dessus de nous » demande à être croisée avec la symbolique horizontale du « parmi nous ».

Ainsi, l’autel ne peut être une simple pierre sacrificielle ; il faut qu’il évoque également la table du festin des noces. Ce même autel doit certes occuper le centre du chœur, sans toutefois écraser de sa masse l’ambon. Comment, sinon, la table de la Parole de Dieu pourrait-elle être suffisamment honorée pour pouvoir conduire de manière significative vers la table de l’Eucharistie ? L’équilibre à trouver à ce propos est donc celui d’une sorte de « centre décentré ».

Il en va un peu de même du rapport entre prêtre et assemblée. Non seulement le siège présidentiel n’a pas à être un trône impérial (dans le sillage du Christ, « présider, c’est servir »), mais il faut veiller en outre à ce que sa masse et/ou son emplacement dans le chœur n’écrasent pas l’assemblée.

Par ailleurs, cette dernière, « corps du Christ » et « temple de l’Esprit Saint » demande sans doute à être honorée davantage qu’on ne l’a fait dans le passé. Sans donner à nos églises le confort des actuelles salles de spectacles, ne conviendrait-il pas de veiller à une certaine qualité des sièges ? Nous ne sommes plus à l’époque où l’on « assistait » debout à la messe. Et l’époque où l’on se tasse dans des bancs malcommodes d’où l’on voit à peine l’ambon et l’autel devrait être révolue.

S’il faut évidemment demeurer très vigilant pour éviter les dérives de type médiatique (l’« action-sur » les fidèles prenant le pas sur l’« action-des » fidèles, la spontanéité chaleureuse tournant à l’auto-célébration), il convient cependant de se demander si la froideur d’une présidence spatialement très « à distance » facilite ou non, dans les conditions culturelles d’aujourd’hui, l’entrée des fidèles dans l’action mystérique. Cela n’est pas sans conséquence sur la place du siège présidentiel et sur l’emplacement du prêtre à tel ou tel moment de la célébration. Un mot d’accueil ou une présentation de la première lecture exprimés depuis un siège lointain ou depuis un lieu plus immédiatement au contact de l’assemblée n’ont évidemment pas le même impact. On peut en tout cas se demander si la symbolique théologique du siège présidentiel ne serait pas saisie par les fidèles de manière plus évangélique quand on l’utilise avec une relative souplesse plutôt qu’avec une sorte de rigidité hiératique. Bien entendu, la solution la meilleure n’est pas la même selon que l’on est dans la cathédrale diocésaine ou dans une église paroissiale ordinaire.

P. Louis-Marie Chauvet

Chroniques d’Art Sacré n°84, hiver 2005

CNPL 4 avenue Vavin 75006 Paris

 

1 Cf. Le lavement des pieds ou le double commandement d’amour.