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Cœur et vie, cœur et source, cœur et
naissance, ne font qu'un. Quand donc un cœur aurait-il le temps de penser au
combat et à la défense ? Pendant que tous les membres sommeillent et
succombent à la tentation de la mort, le cœur, seul éveillé, tient les
inconscients en vie. Le cœur est sans défense parce qu'il est la source,
c'est pourquoi tout ennemi vise au cœur. C'est là que demeure la vie, c'est
là qu'on peut la toucher. Là elle s'élève, dans la fraîche nudité de sa
jeunesse, sortant de l'abîme du néant. La vie s'exprime elle-même dans les
rythmes du cœur qui bat éternellement, et le double mouvement du cœur qui se
dilate et se contracte, s'ouvre et se ferme, va et vient, se propage peu à
peu dans le corps tout entier et devient la loi de sa vie.
Or c'est là que le Verbe vint dans le monde.
La Vie éternelle élut domicile en un cœur humain. Elle résolut d'habiter
sous le frisson de cette tente, elle décida de s'y laisser toucher. Ainsi sa
mort était-elle chose résolue. Car la source de la vie est sans défense.
Dans le château fort de son éternité, dans sa lumière il était inaccessible.
Dieu était inattaquable, les flèches du péché rejaillissaient comme des
traits d'enfant sur l'airain de sa majesté souveraine. Mais voilà Dieu dans
le frêle abri d'un cœur : comme il est facile maintenant à atteindre ! Comme
il est vite blessé ! Quelle nudité Dieu ne s'est-il pas donnée, quelle folie
n'a-t-il pas commise ! Lui-même a trahi le point faible de son amour ; à
peine le bruit s'est-il répandu que Dieu séjourne parmi nous dans un cœur
humain, que chacun appointe ses flèches et met à l'épreuve son arc. Une
pluie, une grêle s'abattra sur lui, des millions de projectiles voleront
vers le petit point rouge.
Son cœur qui est sans défense ne le défendra
pas. Un cœur, certes, n'a pas de raison. Il ne sait pas pourquoi il bat. Il
ne s'arrête jamais, il va, il court. Et parce que l'amour est toujours
débordant, son cœur aussi débordera... vers l'ennemi. C'est là sa joie de
séjourner parmi les enfants des hommes, c'est là sa curiosité de savoir quel
goût ont les autres cœurs, les cœurs étrangers. Il voulait éprouver ce goût,
et il accepta d'en faire l'épreuve, et il eut aussi à sacrifier au goût des
autres. Plus jamais il n'oubliera ce goût, même dans les éternités les plus
lointaines. Seul un cœur pouvait être disposé à de pareilles aventures.
Ainsi le Fils vint dans le monde, et son
cœur l'avait traîné Dieu sait où, car tout cœur tire impatiemment sur la
laisse ; il flaire des traces que personne ne sent, et il suit des voies à
lui. Et pourtant ils sont finalement bien d'accord, le maître et son cœur.
Le cœur obéit volontiers à la volonté du maître qui l'excite à se glisser
dans la tanière du renard. Et le maître suit volontiers les courses du cœur
qui le mène à des aventures mortelles, à la chasse à l'homme dans la forêt
vierge du monde ténébreux et ennemi de Dieu.
Mais lorsque, fatigué et accablé par le
poids du jour, le serviteur ici-bas tombe à terre, et dans un geste
d'adoration touche le sol de son front, cet acte tout simple enferme le
parfait hommage du Fils incréé devant le trône du Père. Et pour toujours il
ajoute à cette perfection éternelle la perfection douloureuse et sans éclat
d'une humilité humaine. Mais jamais le Père n'a si bien aimé le Fils pour
toujours qu'au moment où il aperçut ce geste las d'agenouillement. C'est
alors qu'il jura d'élever cet enfant au-dessus de tous les cieux jusqu'à son
cœur de Père, cet enfant d'homme qui est son Fils. Et pour l'amour de ce
Fils, il jura aussi d'élever tous ceux qui ressemblaient à cet Unique, le
Bien-aimé par excellence, et dans lesquels il devinait, défigurés et
recouverts d'un voile, les traits de son Fils.
Urs Von Balthasar,
Le cœur du monde,
p. 42-47
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