LES PROPHÈTES SONT INDISPENSABLES

A la rencontre internationale « Hommes et Religions » organisée par la Communauté Sant’Egidio début septembre 2003 à Aix-la-Chapelle, Régis Debray, écrivain, directeur de l’Institut européen en Sciences des religions, a prononcé l’allocution suivante :

Je suis un professeur de philosophie, en dialogue avec les croyants, chargé par le Ministre de l’éducation de diriger le nouvel Institut européen en sciences des religions qui regroupe des historiens, des anthropologues, des philosophes. C’est le centre chargé d’organiser la « formation des formateurs » pédagogues de notre école laïque, en dehors de tout esprit confessionnel ou prosélyte, et sans prétendre remplacer la catéchèse. Il s’agit d’un enseignement acceptable par tous, croyants et incroyants, catholiques, protestants, musulmans, agnostiques, attestant notre passage, en France, d’une laïcité d’incompréhension à une laïcité d’intelligence.

Qu’attendons-nous de vous – représentants des grands courants spirituels de l’humanité -, nous les laïcs d’Occident ?

Nous vous demandons d’abord de nous réveiller. Nous avons besoin d’ouvrir les yeux sur le monde tel qu’il est : injuste, dangereux, et peu évangélique. Pourquoi ce besoin ? Parce que nous vivons dans la somnolence nous qui fumons chaque jour l’opium du peuple, j’entends par là, le somnifère médiatique, aux mains de l’argent et de la facilité.

Vous êtes porteurs d’une conception globale de la personne humaine, de sa dignité et de sa vocation profonde. Et non pas d’intérêts nationaux, étroits ou catégoriels. Votre liberté de parole est incomparable.

Nous avons besoin de prophètes. Le Saint-Père en particulier, a eu des mots, ou des gestes cruciaux – les symboles ont leur efficacité, souterraine et tenace. La visite au Mur des lamentations à Jérusalem, le non à la guerre en Irak ont eu des effets en profondeur. Le symbolique est orphelin, les paroles de vérité cherchent un asile. Ce ne sera pas l’ONU. M. Kofi Annan a une administration sur les bras. Il doit faire plaisir à tout le monde, le malheureux. Il fait donc de la diplomatie. C’est nécessaire. Mais il y a des moments où ça ne suffit plus, où même les diplomates ont besoin pour remplir leur mission, que les prophètes ici-bas remplissent la leur.

Il ne s’agit pas de fuir le réel dans la morale, comme le font les belles âmes. L’invocation des principes (ou le rappel des fondements, - amour, respect, fraternité) ne doit pas tourner à l’incantation. Vous, les peuples de Dieu dans le siècle, vous êtes le levain dans la pâte. Vous n’êtes pas là seulement pour déplorer ni pour dénoncer. Mais pour proposer. Il ne s’agit pas, bien sûr, de lancer de nouvelles utopies, en escroquant une fois de plus l’increvable espérance des hommes. Il s’agit de rappeler à haute et claire voix les finalités partout où l’on dit : périssent les principes plutôt que l’administration. Il s’agit de rouvrir les horizons, de clarifier les enjeux, de simplifier les lignes, d’indiquer les repères au milieu de la jungle, là où règnent les lois de la jungle. Et je pense à tous les religieux chrétiens en particulier, car telle est ma culture, je pense à tous ceux qui savent aller au Monde sans se rendre au Monde. Inciter les pouvoirs établis, les fustiger ou les secourir, sans se substituer à eux, car ce qui est à Dieu, bien sûr, n’est pas à César.

Qu’est-ce qu’on attend de vous ? On attend une éthique internationale, qui ne remplacera pas la politique, mais qui pourra, le moment venu, lui faire honte, et donc la tirer en avant. N’ayez pas peur… de nous faire un peu peur. Vous êtes chargés de la subversion spirituelle du matériel, de subvertir la guerre, le mépris et la domination. Ce n’est pas facile. C’est une lourde tâche et grave. C’est même effrayant, j’imagine. Mais après tout, il y a 2000 ans, est-ce que c’était facile ?

Régis Debray