LE SUCCÈS N’EST PAS UN NOM DE DIEU
Une grande partie de l’humanité d’aujourd’hui ne trouve plus, dans l’évangélisation permanente de l’Eglise, l’Evangile, une réponse convaincante à la question : Comment vivre ? C’est pourquoi nous cherchons, outre l’évangélisation permanente, jamais interrompue, et à ne jamais interrompre, une nouvelle évangélisation, capable de se faire entendre de ce monde qui ne trouve pas l’accès à l’évangélisation « classique ». Tous ont besoin de l’Evangile ; l’Evangile est destiné à tous et pas seulement à un cercle déterminé, et nous sommes donc obligés de chercher de nouvelles voies pour porter l’Evangile à tous. Mais ici se cache également une tentation, la tentation de l’impatience, la tentation de chercher tout de suite le grand succès, de chercher les grands nombres. Ce n’est pas la méthode de Dieu. Pour le Royaume de Dieu, comme pour l’évangélisation, instrument et véhicule du Royaume de Dieu, est toujours valable la parabole du grain de sénevé (Marc 4, 31-32). Le Royaume de Dieu recommence toujours de nouveau sous ce signe. La nouvelle évangélisation ne peut pas signifier : attirer tout de suite par de nouvelles méthodes plus raffinées les grandes masses qui se sont éloignées de l’Eglise. Non, ce n’est pas cela la promesse de la nouvelle évangélisation. La nouvelle évangélisation signifie : ne pas se contenter du fait que du grain de sénevé a poussé le grand arbre de l’Eglise universelle, ne pas penser que le fait que dans ses branches toutes sortes d’oiseaux peuvent y trouver place suffit, mais oser de nouveau avec l’humilité du petit grain, en laissant Dieu choisir quand et comment il grandira (Marc 4, 26-29). Toutes les grandes choses commencent toujours par un petit grain et les mouvements de masse sont toujours éphémères. Dans sa vision du processus de l’évolution, Teilhard de Chardin parle du « blanc des origines » : le début des nouvelles espèces est invisible et introuvable pour la recherche scientifique. Les sources sont cachées – trop petites. Autrement dit, les grandes réalités commencent dans l’humilité. Ne nous inquiétons pas de savoir si, et jusqu’à quel point, Teilhard a raison avec ses théories évolutionnistes ; la loi des origines invisibles dit une vérité – une vérité présente précisément dans l’agir de Dieu dans l’histoire : « Ce n’est pas parce que tu es grand que je t’ai élu, bien au contraire – tu es le plus petit des peuples ; je t’ai élu parce que je t’aime… » dit Dieu au peuple d’Israël dans l’Ancien Testament (Deutéronome 7, 7-8). Il exprime ainsi le paradoxe fondamental de l’histoire du salut : certes, Dieu ne compte pas avec les grands nombres ; le pouvoir extérieur n’est pas le signe de sa présence. Une grande partie des paraboles de Jésus indiquent cette structure de l’agir divin et répondent ainsi aux préoccupations des disciples qui attendaient du Messie bien d’autres succès et signes – des succès du genre de ceux offerts par Satan au Seigneur : Tout cela - tous les royaumes du monde - je te le donnerai… (Matthieu 4,9). Certes, Paul à la fin de sa vie a eu l’impression d’avoir porté l’Evangile jusqu’aux extrémités de la terre, mais les chrétiens étaient de petites communautés dispersées dans le monde, insignifiantes selon des critères séculiers. En réalité, elles furent le levain qui pénètre de l’intérieur la pâte et portèrent en elles l’avenir du monde (Matthieu 13,33). Un vieux proverbe dit : « Le succès n’est pas un nom de Dieu ». La nouvelle évangélisation doit se soumettre au mystère du grain de sénevé, et ne doit pas prétendre produire tout de suite un grand arbre. Nous vivons tantôt dans la trop grande sécurité du grand arbre déjà existant, tantôt dans l’impatience d’avoir un arbre plus grand, plus vigoureux – nous devons au contraire accepter le mystère que l’Eglise est à la fois le grand arbre et le grain minuscule. Dans l’histoire du salut, c’est toujours en même temps Vendredi saint et Dimanche de Pâques… Cardinal Joseph Ratzinger Jubilé des catéchistes 10/12/2000 |
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