Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


L'eucharistie, résistance à la prétention d'un monde uni

La façon dont le récit de l’Eucharistie, constitution du corps du Christ, efface les barrières spatiales est très différente de celle du capitalisme mondialisé. La mondialisation dépend d’une vision géographique qui juxtapose les peuples du monde entier dans le même espace-temps. Cette juxtaposition met en compétition les régions les unes avec les autres. Dans le même moment, on entretient l’illusion que tous les peuples du monde sont contemporains, différents les uns des autres certes, mais simplement différents. Dans l’espace eucharistique en revanche, nous ne sommes pas juxtaposés mais identifiés. Dans le Corps du Christ, écrit Paul, « si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance; si un membre est glorifié, tous les membres partagent sa joie » (1 Co 12,26). Ce radical effacement des barrières spatiales crée, non pas une compétition, mais bien un plus grand honneur et souci du membre le plus faible, qui est identifié avec soi-même. En même temps, l’autre n’est pas simplement différent mais totalement autre, car les souffrants sont identifiés au Christ lui-même (Col 1,24), qui demeure néanmoins autre dans l’Eglise.

Dans son organisation de l’espace, l’Eucharistie ne raconte pas simplement l’histoire d’une humanité unie, mais elle fait venir à la lumière les barrières là où elles existent vraiment. Quand Paul découvre que les Corinthiens participent indignement au repas du Seigneur en raison de l’humiliation qu’y subissent les pauvres [« Quand vous vous réunissez en commun, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l'un a faim, tandis que l'autre est ivre » (1 Co 11,20-21)], il leur dit : « Il faut bien qu’il y ait des scissions parmi vous, pour permettre aux hommes éprouvés de se manifester parmi vous » (1 Co 11,19). Ce verset est incompréhensible à moins de prendre conscience que l’Eucharistie peut être faussement célébrée comme ce qui unit les Chrétiens autour du globe alors qu’en fait certains se nourrissent de la faim des autres. Des théologiens de l’hémisphère sud nous rappellent que l’impératif légitime de ‘l’unité de l’Eglise’ est souvent utilisé pour cacher des exploitations de la pire espèce. Dans notre contexte [nord-américain] bien de nos célébrations eucharistiques ont été colonisées par un consumérisme banal et une sentimentalité diffuse.

Je conclurai avec un exemple sur comment l’Eucharistie peut opérer comme une discipline spatiale qui offre une résistance à la prétention d’un monde uni émise par le capitalisme mondialisé. Le 13 février 1977, le P. Rutilio Grande [jésuite salvadorien] prêcha dans le village d’Apopa au Salvador. « Le Seigneur nous a donné un monde créé pour tous, sans frontières… ‘J’achèterai la moitié d’El Salvador !’ s’écrie quelqu’un, ‘Mon argent m’en donne le droit !’ Non ! Ceci est une négation de Dieu ! Il n’y a pas de ‘droit’ devant l’ensemble d’un peuple ! Un monde créé pour tous donc, sans frontières ni limites. Une table commune, avec de vastes nappes, une table pour chacun, comme cette Eucharistie. Un siège pour chacun. Et un couvert pour chacun. Le Christ avait de bonnes raisons de parler de son Royaume comme d’un repas. Il parlait beaucoup des repas. Et il en célébra un la nuit précédent son sacrifice suprême… Et il dit que c’était le grand mémorial de la Rédemption : une table partagée entre frères, où chacun a sa place et son rang… C’est l’amour d’une communion de frères et sœurs qui fait éclater et disperse toutes les sortes de barrières et de préjugés, et qui, un jour, vaincra la haine elle-même. » Moins d’un mois plus tard, il était abattu par un escadron de la mort sponsorisé par le gouvernement.

En réponse, l’archevêque Mgr Oscar Romero [qui sera abattu lui aussi par les mêmes escadrons en mars 1980] prit la mesure, extraordinaire, de déclarer qu’une seule messe, la messe de funérailles, aurait lieu ce dimanche dans l’Archi-diocèse [dans la cathédrale de San Salvador]. Tous les fidèles, quels qu’ils soient, riches et pauvres, seraient ainsi tenus de se réunir en un seul espace autour de la célébration de l’Eucharistie. Beaucoup réagirent avec indignation mais Mgr Romero tint bon. Il s’appuyait sur le pouvoir de l’Eucharistie d’effacer les barrières spatiales séparant les riches des pauvres, non sur le seul fait de mesurer l’expansion de l’Eglise et de la déclarer universelle et unie, mais en rassemblant les fidèles en un lieu particulier, autour d’un autel unique, réalisant ainsi la Catholica universelle et céleste, en un lieu donné, en un temps donné, ici-bas sur terre.

William T. Cavanaugh

Théologien catholique américain de l’Université St Thomas à St Paul, Minnesota

auteur de Eucharistie et Mondialisation : la liturgie comme acte politique.

Extrait traduit de Theopolitical imagination, T&T Clark 2002, pp.120-122.