Missions jésuites auprès des Guaranis - II

Lettre des 7 Missions aux autres Missions au-delà de l’Uruguay le 8 mai 1756

 

Le film "Mission" (1985) a mis en scène1 la grande épopée missionnaire des jésuites en Amérique du sud qui a duré 150 ans (1609-1768). Après avoir fait mémoire du contexte historique publiée dans la feuille de quinzaine des 5 et 12 février 2006 (disponible sur le site de l'église http://www.stignace.net/ index des textes - Missions jésuites auprès des Guaranis), nous donnons aujourd'hui cet extrait de lettre des indiens guaranis au moment où l'armée approche des réductions pour les fermer par la force.

 

[1]The Mission, film réalisé aux USA par Roland Joffé ; avec Robert de Niro et Jeremy Irons. Palme d'Or au festival de Cannes 1986.Version DVD disponible.

 

« A tous nos parents qui sont chrétiens ! Béni, loué soit le saint Sacrement !

Nos parents aimés ! Que Dieu notre Seigneur et sa sainte mère restent toujours avec nous ! et que pour toujours soit bénite sa sainte Loi sous laquelle nous avons vécu, que Jésus nous a apporté du ciel, sa patrie. Nous nous hasardons à écrire à Dieu se selon sa divine miséricorde, avec toute résignation pour ses dispositions… même lors que nous sommes à l’ultime extrême de nos détresses et de nos malheurs auxquels nous nous voyons réduits dans nos 7 villages que Dieu nous avait donnés. Car, le souci que déjà les espagnols et les Portugais avec toutes leurs troupes commencent à s’emparer du pueblo de San Miguel, dont ils se sont approchés le 3ème jour de ce mois de mai, devinez dans quel état déplorable nous nous trouvons et recommandez-nous à Dieu. Nous sommes devant le Seigneur consacré, attendant notre destruction totale, dans laquelle nous tous trouverons la mort, et même nos petites créatures et même aussi peut-être la mort des pères de nos âmes ! Ah nous résisterons sans lâcher !

Mais, malgré tout, soumettons-nous à la volonté sainte de Dieu. Avec elle nous sommes en accord et nous ne refusons pas de mourir ici, tous, puisque telle est la volonté du roi de la terre et quand nous la refuserions, nous devrons considérer que c’est aussi la volonté de notre Très sainte Roi Jésus Christ, qui est le roi de tous les rois de la terre. Et ainsi, pour cela, vous, nos parents bons et aimés, ne manquez pas de courage. Restez maintenant et toujours avec Dieu qui vous garde. Et dites de notre part à vos pères prêtres la même chose : qu’ils restent aussi avec Dieu, avec l’affection et les larmes de nos yeux : nous le leur disons par vous : ici nous n’avons déjà plus sur nos terres autre chose qui nous importe ni qui nous aide. Dieu est notre compagnie ; cela seul importe et nous aidera au moment de notre mort. Et vous, reprenez courage et continuez à aimer vos pères, tant que Dieu vous conserve la vie ; ceci nous tenions à vous le dire aujourd’hui 8 mai nous les habitants de S. Luis, S. Angel, S. Juan, S. Miguel, S. Lorenzo et S. Nicolas, pour que sachant la misérable infortune de tous nos villages, vous puissiez nous recommander à la Mère de Dieu en toute vérité.

PS : l’armée est déjà ici, proche de S. Miguel, au bord même des fermes des Miguelistes. Et maintenant on verra les dispositions de Dieu ».

Père Marc Rastoin

 

 

Dimanche 5 février 2006 - Dimanche 12 février 2006

Missions jésuites auprès des Guaranis - I
Les Missions jésuites appelées ‘Réductions’ ont bénéficié de l’expérience accumulée durant 30 ans dans les Doctrinas du Pérou (1576) et certains des pionniers étaient des anciens du Pérou. Elles ont duré 150 ans de 1609 à 1768. Le grand pionnier fut Saint Roch Gonzalez de Santa Cruz qui, métis, parlait parfaitement le guarani.

Elles ont été créées sur une double initiative : celles des jésuites et celle des chefs guaranis (caciques) qui se sont volontairement mis sous la suzeraineté du Roi d’Espagne en particulier pour échapper aux bandeirantes, esclavagistes portugais du Brésil. Il n’y avait que deux jésuites par mission, qui était gérée au civil par un corregidor, chef indien. Elles étaient bâties sur le même plan avec au centre l’Eglise et le Collège (obligatoire : 5 ans pour garçons et fil-les), avec des écoles d’artisanat et des ateliers réputés. En 1752, les guaranis rappelèrent au roi d’Espagne qu’ils n’avaient jamais été colonisés et que c’était librement qu’ils s’étaient, par traité, mis sous sa souveraineté. Le roi ne respectait pas sa parole.
Ces missions réussirent grâce à une particularité unique et fondamentale : les Guaranis qui y vivaient étaient dispensés de tout servage et ne devaient pas de service dans le cadre de l’encomienda (STO des colons). L’impôt dû au Roi d’Espagne payait le traitement (modique) des missionnaires. En 1611, le gouverneur Alfaro autorisa, par des ‘ordonnances’ spéciales, cette spécificité des missions jésuites par rapport à toutes les autres. Vivant loin des Espagnols et hors de tout esclavage, les Missions se sont répandues comme un feu entre 1611 et 1630 (de 2 à 40), réunissant des populations considérables (140 000 en 1732) sur une surface immense (de la taille de la France) allant aujourd’hui du nord de l’Uruguay au sud-est du Paraguay en passant par le Brésil et l’Argentine.

Elles ont pu survivre et prospérer grâce une économie remarquablement gérée, fondée sur deux ressources majeures : d’une part d’immenses troupeaux (plus de 2 millions de têtes) vivant dans des ranchs (vaquerias) dans la savane au nord de l’Uruguay et d’autre part le fruit de la vente de la yerba-maté, herbe très consommée et dont les missions étaient seules à maîtriser la culture organisée. Ce sont ces ressources qui ont suscité des convoitises croissantes de la part des colons espagnols et portugais. Attaquées en 1632/1635 par les bandeirantes, elles faillirent périr. La moitié furent déménagées à un coût humain très lourd. Grâce au Père Montoya, des armes furent acquises, une armée constituée et une grande victoire remportée en 1641 à Mbororé qui mit fin à cette menace. Le Pape Urbain VIII défendit les Indiens par la bulle Commissum Nobis.

C’est le ‘Traité des Limites’ de 1750 entre le Portugal et l’Espagne qui va amener la fin. Trompé par les Portugais (de Pombal), le faible roi d’Espagne Ferdinand VI leur cède une très grande partie du territoire des Missions en échange d’un bourg au sud de l’Uruguay. C’est un « visiteur » jésuite le Père Altamirano, nommé par le supérieur général des jésuites, et non par le Pape (lequel défendait les droits des Indiens), qui est chargé de faire appliquer ce traité. Les jésuites obéissent mais plusieurs restent avec les Indiens. Le Père Général Visconti et Altamirano croyaient gagner les bonnes grâces des rois Bourbons d’Europe avec cet abandon, espoir qui se révélera vain.

Lors de la première guerre où il y eut de fait des batailles fluviales en 1754/55, les Indiens repoussent Espagnols et Portugais mal organisés sous la direction de leurs deux caciques, mais, en 1756 ils furent complètement vaincus.
En 1758/60, les jésuites et les guaranis purent revenir fonder les Missions car les Portugais, déçus de ne pas trouver les mines d’or que leur propagande avait imaginées, s’étaient retirés. Il fallut recommencer à bâtir avec une population réduite sous l’excellente direction du provincial Juan Andreu, qui avait vécu 20 ans parmi les indiens ‘sau-vages’ du Chaco au Paraguay. Puis vint la suppression de la Compagnie en 1767, qui fut appliquée en 1768 en Amérique. Les missions continuèrent mais dépérirent avant de disparaître début 19ème siècle. (à suivre...)

Père Marc Rastoin