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Naissance de Dieu
Noël, Pâques, la Pentecôte, pour ne citer qu’eux, sont des événements
qui n’ont eu lieu qu’une seule fois. Mais cette seule fois est une
fois pour toutes, et toutes ces fois sont autant d’aujourd’hui.
Cet aujourd’hui plus fort est celui dont parle la seconde Epître aux
Corinthiens : « Voici maintenant le moment favorable, voici maintenant
le temps du salut » (6,2). Chaque fois que nous lisons la Bible en
esprit et en vérité, ce temps-là vient vers nous, c’est-à-dire que
Celui qui est le maître et seigneur du temps, Celui qui donne ce
moment favorable, s’avance vers nous. Il s’avance sous cette autre
forme de serviteur qu’est un volume que je peux refermer et maltraiter
comme bon me semble, et dont je peux clouer la Parole vivante sur la
croix de ma bêtise, de ma surdité et de ma haine de la vérité. Si au
contraire, j’ouvre mes yeux, mes oreilles et mon esprit, alors c’est
chaque jour, ce peut être chaque jour, le Noël de la lecture, où nous
« est né aujourd’hui un Sauveur » (Lc 2,11).
Comme le disait un maître incomparable de la lecture de la Bible,
Origène : à quoi me sert que le Verbe soit venu dans le monde, s’il ne
vient pas en moi ? Et à quoi me sert que les Hébreux se soient
arrachés à la servitude de l’Égypte, si je ne peux pas être moi-même
libéré de l’Égypte de ma servitude ? A quoi me sert de lire que Jésus
ait fait marcher des paralytiques si je reste moi-même, devant cette
page, engourdi et enkylosé, si mon esprit demeure immobile et ne
bondit pas avec alacrité de la civière de ses préjugés ?
Cette Parole dont la Bible parle, et qui parle dans la Bible, elle
veut faire acte de présence en nous, étant la Parole de Celui qui
vient. Cet acte de présence forme un acte de naissance : quand ma vie
et mon esprit s’ouvrent aujourd’hui à cette Parole, quelque chose de
cette Parole naît en moi, il y a une nativité de sens, une nouvelle
aurore de l’éternelle vérité, un humble et petit Noël qui n’en est pas
moins un vrai Noël. Ce qui de la Parole voulait notre écoute et notre
réponse s’engendre en nous quand nous l’écoutons et lui répondons, ce
qui du reste est la même chose. Que le Verbe comme homme naisse dans
une étable, et non dans un palais, fût-ce un palais de la culture,
manifeste que nul n’est exclu de cette possibilité, que chacun de nous
peut faire de son esprit un Bethléem, quand il lit la Bible
aujourd’hui selon l’aujourd’hui que la Bible elle-même lui enseigne et
lui tend, le Bethléem d’un jour, car cette tâche est de chaque jour.
Origène précise bien que cette naissance de Dieu en nous, et donc
aussi cette naissance de nous à Dieu, peut avoir lieu à chaque œuvre
et à chaque pensée, et qu’il ne s’agit pas d’un événement exceptionnel
qui n’arriverait que très rarement, ni d’une illumination mystique
extraordinaire.
Le blanc dans les marges de la Bible, ce vide qui entoure l’écrit, ce
non-dit qui borde et ourle le dit, c’est le lieu non bâti, mais à
jamais constructible, où tu peux édifier, auditeur, si tu veux, et
comme tu peux, le Bethléem de ta lecture et de ta réponse, l’avenir en
toi, et pour toi de l’histoire sainte. Peu importe que tu le fasses
dans la hâte, et que renaisse en toi un seul mot, un seul verset, car
alors tu te coucheras tout à l’heure dans un autre aujourd’hui que
celui où tu t’es ce matin levé. Car chaque fois que Dieu parle, et
qu’il est entendu, l’histoire sainte, c’est aujourd’hui, et
aujourd’hui, c’est l’histoire sainte.
Jean-Louis
Chrétien,
Lire la
Bible aujourd’hui
Conférences Carême 2005 à
Notre-Dame de Paris,
Ed. Parole et Silence. |