O Christ toujours plus grand !
« Seigneur, parce que, de tout l’instinct et par toutes les chances, de ma
vie, je n’ai jamais cessé de vous chercher et de vous placer au cœur de la
Matière universelle, c’est dans l’éblouissement d’une universelle
Transparence et d’un universel Embrasement que j’aurai la joie de fermer les
yeux…
Comme si d’avoir rapproché et mis en contact les deux pôles tangible et
intangible, externe et interne, du Monde qui nous emporte avait tout
enflammé, et tout déchaîné…
Sous la forme d’un « tout-petit », entre les bras de sa Mère, -conformément
à la grande Loi de Naissance -, vous avez pris pied dans mon âme d’enfant, -
Jésus. Et voici que, répétant et prolongeant en moi le cercle de votre
croissance à travers l’Église, - voici que votre humanité palestinienne
s’est peu à peu épandue, de toutes parts, comme un iris innombrable où votre
Présence, sans rien détruire, pénétrait, en la sur-animant, n’importe
qu’elle autre présence autour de moi…
Tout cela parce que, dans un Univers qui se découvrait à moi en état de
convergence, vous aviez pris, par droits de Résurrection, la position
maîtresse du Centre total en qui tout se rassemble !
Fantastique essaim corpusculaire qui, - ou bien tombant comme neige des
profondeurs de l’Infiniment Diffus, - ou bien, au contraire, jaillissant
comme fumée de l’explosion de quelque Infiniment Simple -, formidable
multitude, oui, qui nous brasse dans son tourbillon !... De cette effarante
Énergie granulaire (pour que je puisse mieux vous toucher, - ou plutôt, qui
sait ? pour pouvoir mieux m’étreindre) vous vous êtes drapé à mes yeux,
Seigneur ; - ou plutôt vous avez fait votre Corps même. Et pendant longtemps
je n’ai vu là qu’un merveilleux contact avec une Perfection déjà toute
achevée…
Jusqu’au jour, tout récent, où vous m’avez fait m’aviser qu’en épousant la
Matière ce n’est pas simplement son Immensité et son Organicité que vous
aviez revêtues : mais que c’est son insondable réserve de puissances
spirituel-les que vous aviez absorbée, contractée, et monopolisée…
Si bien que, depuis lors, à mes yeux, à mon cœur, vous êtes devenu, bien
plus encore que Celui qui était et qui est, Celui qui sera…
Pour un certain nombre de vos serviteurs, Seigneur, le Monde, notre Nouveau
Monde, - celui des noyaux, des atomes et des gènes -, est devenu source de
continuelle anxiété, - parce qu’il nous apparaît maintenant comme si
mouvant, et si irrésistible, et si grand ! Cette probabilité montante (et
sur laquelle nous conspirons pour fermer les yeux) d’autres planètes
pensantes au firmament… Ce rebondissement, évident, d’une évolution devenue
capable, par effort planétaire, de se diriger et de s’accélérer elle-même.
Cette montée, à l’horizon, par effet d’ultra-réflexion, d’un Ultra-humain…
Tout cela paraît effrayant à qui, hésitant encore à se jeter dans les
grandes eaux de la Matière, craint de voir son Dieu éclater en acquérant une
dimension de plus…
Mais pour mon intelligence et pour mon âme rien saurait-il précisément vous
rendre plus aimable, seul aimable, Seigneur, que de m’apercevoir que, Centre
toujours ouvert au plus profond de vous-même, vous continuez à vous
intensifier, - votre teinte continue à monter -, à mesure que, rassemblant
et soumettant toujours plus l’Univers au cœur de vous-même (« jusqu’au
moment de rentrer, Vous et le Monde en Vous, au sein de Celui dont vous êtes
sorti ») vous vous plérômisez ?
Plus les années passent, Seigneur, plus je crois reconnaître que, en moi et
autour de moi, la grande et secrète préoccupation de l’Homme moderne est
beaucoup moins de se disputer la possession du Monde que de trouver le moyen
de s’en évader. L’angoisse de se sentir, dans la Bulle cosmique, non pas
tant spatialement qu’ontologiquement fermé ! La recherche anxieuse d’une
issue, ou, plus précisément d’un foyer, à l’Évolution ! Voilà, en paiement
d’une Réflexion planétaire qui grandit, la peine qui pèse obscurément sur
l’âme aussi bien des Chrétiens que des Gentils, dans le monde d’aujourd’hui.
En avant et au-dessus de soi, l’Humanité, émergée à la conscience du
mouvement qui l’entraîne, a de plus en plus besoin d’un Sens et d’une
Solution auxquels il lui soit enfin possible de pleinement se vouer.
Eh bien, ce Dieu, non seulement du vieux Cosmos, mais de la Cosmogénèse
nouvelle, (dans la mesure même où l’effet d’un travail mystique deux fois
millénaire est de faire apparaître en Vous, sous l’Enfant de Bethléem et le
Crucifié, le Principe moteur et le Noyau collecteur du Monde lui-même), - ce
Dieu tant attendu de notre génération, n’est-ce pas vous, tout justement qui
le représentez, et qui nous l’apportez, - Jésus ?
Seigneur de la Consistance et de l’Union, Vous dont la marque de
reconnaissance et l’essence sont de pouvoir croître indéfiniment, sans
déformation ni rupture, à la mesure de la mystérieuse Matière dont vous
occupez le Cœur et contrôlez en dernier ressort tous les mouvements, -
Seigneur de mon enfance et Seigneur de ma fin, - Dieu achevé pour soi, et
cependant, pour nous, jamais fini de naître, - Dieu qui, pour vous présenter
à notre adoration comme «évoluteur et évolutif », êtes désormais le seul à
pouvoir nous satisfaire, - écartez enfin tous les nuages qui vous cachent
encore, - aussi bien ceux des préjugés hostiles que ceux des fausses
croyances.
Et que, par Diaphanie et Incendie à la fois, jaillisse votre universelle
Présence.
O Christ toujours plus grand ! »
Pierre Teilhard de Chardin
Le cœur de la matière,
Seuil, T. XIII, p. 67-70
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