Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Paraboles et paysage intérieur

Comment ne pas être frappé par le fait qu’au début même de sa vie publique, juste après son baptême, Jésus soit d’abord confronté aux pièges de l’imaginaire ? C’est là, dans les mirages du désert, que sa filiation divine est soumise à un test. L’imaginaire est le lieu d’un combat aussi violent que celui qui sera mené avec les adversaires de chair et d’os. Mais l’imaginaire n’est-il pas également le lieu privilégié de l’Esprit ? Comment reconnaître le « bon » du « mauvais » ? Jésus nous le dira plus tard : le bon esprit passe par la porte et frappe. Le mauvais, lui, est un voleur qui passe par la fenêtre et dont l’objectif est de vider la maison de son légitime habitant. Loin d’unifier, il divise. L’imaginaire évangélisé par l’Esprit unifie à l’intérieur et ouvre à la communion avec autrui. Le mauvais imaginaire fait le contraire : il divise au-dedans et isole d’autrui.

Même si c’est sa vie entière qui fascine, il est frappant de constater que, jusque dans son langage, Jésus a choisi la voie de la suggestion, de la discrétion, celle des paraboles. « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! » Il ne s’agit jamais de contraindre la liberté, mais d’évoquer une autre approche de la vie, un autre choix, où aimer consiste à s’approcher du blessé inconnu sur la route, où « les derniers seront les premiers » et où « nous serons princes d’éternité », comme le chante J.-J. Goldman [i], où il s’agit de redevenir petit enfant. Et qui est plus susceptible d’admiration et de rêve que l’enfant ? Le Royaume de Dieu est semblable à une petite graine qui devient un grand « arbre où les oiseaux du ciel viennent s’abriter » (Matthieu 13,32). Par ces petits récits dont les éléments sont empruntés à la vie quotidienne de Galilée, Jésus fait surgir un monde, dessine des horizons insoupçonnés : « Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père ». Jésus, comme les prophètes, subvertit l’imaginaire commun : « Vous croyez savoir que Dieu est un berger qui garde ses brebis ? Apprenez qu’il en laisse 99 pour partir à la recherche d’une seule, n’est-ce pas déraisonnable ? »

Notre imaginaire collectif, précieux fonds commun de sensibilité, d’images et de symboles, est toujours à évangéliser, justement parce qu’il suscite des images pour nous dire quelque chose de Dieu[ii], mais que ces images ne sont pas Dieu ! Fréquenter les Écritures, c’est se laisser peu à peu habiter par les récits et les paroles, les visions et les actes, de ceux qui ont laissé Dieu dessiner pour eux un autre paysage intérieur. Notre cœur et notre imaginaire sont comme un pays dont toutes les contrées ne seront jamais entièrement évangélisées.

Notre imaginaire nous fait vite craindre un Dieu violent, prêts à détruire les humains comme au déluge. La Bible connaît cette peur, si présente chez les Babyloniens, mais elle la subvertit et affirme que, même si Dieu a fait le déluge, il a promis de ne « plus jamais » le refaire, ce dont l’arc-en-ciel est le signe. Dieu n’est pas le « Dieu des morts mais des vivants ! » (Matthieu 22,32). Dans la même lignée, devenir chrétien n’est pas d’abord adhérer à des dogmes, mais laisser son intelligence et son imagination être informées et instruites par le monde de Dieu, lui qui « renouvelle la face de la terre » (Psaume 104,30). Dans notre monde saturé d’images, c’est laisser la prodigieuse vision biblique enrichir et transfigurer notre imaginaire. Nous pourrons alors discerner parmi toutes les offres d’imaginaire celles qui consonent avec les valeurs auxquelles nous décidons d’accorder notre confiance, celles qui ont permis au Christ de « prendre résolument la route de Jérusalem » (Luc 9,51).

Père Marc Rastoin, sj

Extraits de « Un long fleuve d’images, la Bible » article paru dans

Croire Aujourd’hui n°158

 

[i] Dans le titre « Les derniers seront les premiers », de l’album D’eux, écrit pour Céline Dion en 1995, où la moitié des chansons sont à motif biblique.

[ii] J.R.R. Tolkien a su traduire dans Le Seigneur des Anneaux ce qu’il appelait « l’eucatastrophe » biblique, le retournement soudain et joyeux d’une situation qui semblait perdue : « Comme un oiseau, nous avons échappé au filet de l’oiseleur » (Psaume, 124,7).