Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Perdre un ami

Au soir de Pâques, deux hommes s’en retournent chez eux. Ils ont perdu un ami. Un ami en qui ils avaient mis un grand espoir : prophète en actes et en paroles. Ils s’étaient imaginés qu’il serait un jour le Messie qui délivrerait Israël. Ils ont perdu jusqu’à la confiance des chefs de leur nation, et même le lieu où ils pourraient honorer son souvenir. Le tombeau où on l’avait mis est vide. Ces hommes sont dans le désespoir.

Chaque fois qu’un ami, un être cher nous quitte, nous ressemblons quelque peu à ces deux hommes. Celui que nous aimions est parti. Reviennent à notre esprit tout ce que nous avons vécu avec lui, les projets non encore réalisés, les occasions que nous n’avons pas saisies. Ce soir nous nous souvenons de Pierre. Je voudrais surtout souligner principalement sa chaleur humaine, sa façon dynamique de s’enthousiasmer pour les causes aussi bien sociales et politiques que religieuses. J’entends encore résonner à mes oreilles, sa voix qui tenait parfois d’un Titi parisien.

Comme les deux hommes qui marchent vers Emmaüs, nous avons le visage triste. Comme tout un chacun la mort d’un ami fait lever en moi la question qui se pose tôt ou tard à chacun d’entre nous. Qu’est-ce qui vaut la peine de vivre et un jour de mourir sur notre terre humaine? Si remplie que puisse être une vie d’homme, que reste-t-il quand la vie s’en va, et que vient le moment de la mort ?

C’est là que nous pouvons nous souvenir de la parole de Pierre, de cette mystérieuse présence qu’il aimait évoquer : cet homme qui marche avec nous sur la route et qui accompagne nos interrogations. Or nous dit saint Luc cet inconnu « leur expliqua dans les Écritures tout ce qui le concernait » (Luc 24,27).

Nous ne savons pas quel épisode de la Bible l’inconnu évoqua sur la route d’Emmaüs. Je voudrais penser qu’entre autres il rappela le plus grand des poèmes, le cantique des cantiques qui se termine par cette phrase : « l’amour est fort comme la mort ». Ainsi il donnait le chiffre de la vie de tout homme et de toute femme. Ce qui vaut d’être vécu sur notre terre humaine c’est d’aimer et d’être aimé. Ainsi Jésus, puisque c’était lui, les invitait à sortir de la désolation. Lui qui les avaient aimés, et eux qui l’avaient aimé, resteraient désormais inséparablement unis, et ils pourraient poursuivre le chemin sans perdre cœur. Ainsi, tous ceux qui ont véritablement rencontré Jésus dans leur vie, lui restent unis dans la mort, et bien au-delà, et restent unis aux autres hommes. Ainsi restons unis à Pierre.

Tandis que le voyageur anonyme s’en allait vers d’autres rencontres pour annoncer son étonnant message, nos deux voyageurs souhaitent le retenir car ils perçoivent que Jésus le Christ est dépositaire d’une parole dont ils n’ont pas encore saisi le prix mais dont ils pressentent qu’elle peut les faire vivre.

Arrivés à l’auberge, ils se retrouvent à la même table, et ils sont conduits par les gestes que fait l’inconnu, et les paroles qu’il prononce à relire en un instant toute la vie et la mort de cet homme, comme une histoire d’amour, comme la garantie d’une présence. Ce jour-là, l’histoire venue avec eux se prolongeait en une mystérieuse présence insaisissable et pourtant bien réelle. Ils faisaient l’expérience que l’amour a surmonté la mort.

C’est aussi le message que Pierre nous laisse par sa vie, sa parole et ses actes d’homme libre à qui avait été confié de présider l’Eucharistie pour la communauté. Ce message nous rejoint dans notre tristesse. Mais je voudrais dire pour terminer avec toute l’énergie qui fut celle de Pierre : « Frères il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres qui n’ont pas d’espérance. Jésus nous le croyons est mort et ressuscité » (1 Thessaloniciens 4, 13-14).

 

Père Antoine Delzant,
Curé de Ste Geneviève des Grandes Carrières.
Extraits de l’homélie lors de l’enterrement d’un prêtre.