Parler pour ne rien dire n’est pas
vraiment nouveau dans notre société. Et qui peut se dire
complètement indemne de ce genre d’attitude ? Pourtant, j’ai
parfois le sentiment que l’on s’habitue à voir les mots perdre de
leur sens, de leur valeur, et n’être souvent qu’au service de
bavardages insipides.
Bien peu de ceux qui ont « le droit
à la parole » semblent s’en soucier. Entre la saturation
médiatique à laquelle s’emploient les uns et la vacuité
narcissique des propos des autres, il y a peu de paroles qui
suscitent intérêt et contribuent à la réflexion et au débat.
Avouons-le, cela nous laisse souvent désorientés ou abattus, nous
met dans la confusion, le désintérêt ou sur la défensive… Même nos
discours religieux n’échappent pas toujours à la fadeur, au
convenu, aux bons sentiments qui ne disent souvent plus rien à
personne.
Alors quand quelqu’un « parle » - je
veux dire quand quelqu’un dit quelque chose qui vient de lui, une
parole qui est vraiment la sienne, libre, risquée, habitée, sans
calcul ni fausseté… - notre oreille se dresse. On se met à
écouter, surpris d’entendre autre chose que le bruit habituel,
presque soupçonneux devant une telle audace. Heureusement, cela
n’est pas si rare. La parole vraie, belle et fragile, arrive
parfois à se frayer un chemin à la recherche d’autres paroles.
Ces derniers mois, j’ai tendu
l’oreille au discours d’Obama - quel que soit ce que l’on peut en
penser -, au cri de ce moine excentrique dans le superbe film
russe, l’Île, de Pavel Lounguine, à la parole décidée de
cette jeune femme me demandant le baptême, à l’engagement
personnel et réfléchi pour une certaine vision de l’Europe de ce
diplomate étranger, à la confidence de cet ami parlant avec tant
de justesse et de pudeur de sa prière…
Pour qu’il y ait jaillissement d’une
parole, encore faut-il qu’elle ait germé, enfouie au plus profond
de soi, et qu’elle ait relié ensemble ce qui fait une vie. Pour
parler, il faut savoir se taire, et écouter ce qui appelle à se
dire. Et s’y risquer, même maladroitement.
La crise, cette crise dont on nous
parle à chaque instant, qui menace et inquiète, n’est-elle pas
d’abord celle d’une parole fausse et contagieuse ?
Et nous, de
quelle parole serons-nous habités et porteurs, dans cette société
qui, au plus profond d’elle-même, aspire à écouter et à parler ?
P. François Boëdec,sj.