Eglise Saint-Ignace

église des jésuites à Paris                 


Se détendre  Se reposer  Dormir

Il y a là un secret. Ils y réussissent trop bien. Pourtant on me dit

Qu’il y a des hommes qui ne dorment pas.

Je n’aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu.

Le sommeil est l’ami de l’homme.

Le sommeil est l’ami de Dieu.

Le sommeil est peut-être ma plus belle création.

Et moi-même je me suis reposé le septième jour.

Celui qui a le cœur pur, dort. Et celui qui dort a le cœur pur.

C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant.

D’avoir comme un enfant cette force dans les jarrets.

Ces jarrets neufs, ces âmes neuves

Et de recommencer tous les matins, toujours neuf,

Comme la jeune, comme la neuve

Espérance. Or on me dit qu’il y a des hommes

Qui travaillent bien et qui dorment mal.

Qui ne dorment pas. Quel manque de confiance en moi.

C’est presque plus grave que s’ils travaillaient mal mais dormaient bien.

Que s’ils ne travaillaient pas mais dormaient, car la paresse

N’est pas un plus grand péché que l’inquiétude

Et même c’est un moins grand péché que l’inquiétude

Et que le désespoir et le manque de confiance en moi.

Je parle de ceux qui travaillent et ne dorment pas.

Je les plains. Je parle de ceux qui travaillent, et qui ainsi

En ceci suivent mon commandement, les pauvres enfants.

Et qui d’autre part n’ont pas le courage, n’ont pas la confiance, ne dorment pas.

Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Ils ne me font pas confiance.

Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point

Innocents dans les bras de ma Providence.

Ils ont le courage de travailler. Ils n’ont pas le courage de ne rien faire.

Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.

De se détendre. De se reposer. De dormir.

Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.

Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.

Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.

Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.

Charles Péguy

Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, pp. 213-215, Gallimard