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Seigneur, me voici
Lettre des Indes de François Xavier aux compagnons vivant à Rome.
« Très chers frères dans le Christ,
C’est un grand nombre de nouveaux chrétiens qu’on se prive de faire
dans ce pays, faute d’avoir des personnes pour se consacrer à de si
saintes choses. Bien souvent l’idée me prend d’aller aux lieux où chez
vous on étudie, et surtout à l’Université de Paris, pour y crier comme
un homme qui a perdu le jugement. Je dirais, à la Sorbonne, à ceux qui
ont plus de science que de volonté pour se préparer à en tirer du
fruit : « Que d’âmes sont empêchées d’aller à la gloire (…) par votre
négligence ! Si tout comme vous étudiez la science, vous étudiiez
aussi le compte que Dieu Notre Seigneur vous demandera de cette
science et du talent qu’il vous a donné, vous en seriez bouleversés.
Vous prendriez les moyens (..) capables de vous faire connaître et
sentir en vos âmes la volonté de Dieu. Vous conformant à elle plutôt
qu’à vos goûts personnels, vous diriez : « Seigneur, me voici, que
voulez-vous que je fasse ? Envoyez-moi où vous voulez ».
(…) Oh ! Si ceux qui cherchent la science consacraient autant
d’efforts à en tirer profit qu’ils consacrent de jours et de nuits
laborieuses à l’apprendre ! Oh ! Si ce contentement que recherche un
étudiant dans la compréhension de ce qu’il étudie, il le cherchait en
faisant sentir à ses proches comment connaître et goûter Dieu, comme
ceux-ci se trouveraient plus consolés et mieux préparés à entendre un
jour le Christ leur demander : « Rends compte de la manière dont tu as
géré mon bien »!
Cochin, le 15 janvier 1544
ù
« Seigneur, me voici ». L’appel de François Xavier a traversé les
océans. Il a traversé les siècles. Il veut traverser aujourd’hui nos
indifférences, nos ambitions, nos peurs. Il veut nous rejoindre en ce
lieu de Lourdes où se sont rencontrées, pour ne plus se quitter, la
misère des hommes et la miséricorde maternelle de Dieu. Aujourd’hui
comme jadis il y a, aux universités de Paris et d’ailleurs, des
milliers de talents et des milliers de courages. Aujourd’hui comme
jadis il y a à travers le monde des millions de chercheurs de Dieu qui
ne savent pas qui ils cherchent, ni que Dieu les a cherchés le
premier.
Y a-t-il encore assez d’hommes et de femmes qui « ont perdu le
jugement » selon les critères du monde, parce qu’ils ont entendu ce
cri, perçu cet appel, et compris qu’on ne peut y répondre qu’en
risquant tout, c'est-à-dire sa vie même, sur l’amour ?
L’homme qui lance ce cri a lui-même étudié à l’Université de Paris. Il
a participé à cet immense bouillonnement intellectuel, scientifique,
religieux, qui travaille alors la vieille Europe et inaugure le monde
moderne. Il s’est passionné pour cet univers aux dimensions
brusquement éclatées. Il sait la joie de connaître. Mais le Christ a
saisi et bouleversé son cœur. Avec sa Croix pour tout bagage, le Notre
Père et le Credo pour toute théologie, il a mis en route vers Lui
l’Inde et le Japon, Ceylan et les Moluques.
Aujourd’hui ces lointains nous sont devenus des prochains : quelques
heures d’avion, quelques clics d’internet, parfois un simple train de
banlieue ou un palier d’immeuble… la mondialisation nous donne des
prochains par millions. Elle appelle en retour des aventuriers de
l’amour. Des apôtres capables de franchir les frontières entre
cultures, religions, générations, et de transformer les lignes de
fractures en traces et en grâces de rencontre. Les hommes meurent de
ne pas se savoir aimés. Les hommes meurent de ne pas aimer.
N’attendons pas pour aimer davantage, en vérité, à nos dépens, sans
compter, sans condition, pour toujours. L’amour ne passera jamais, et
nous n’avons à donner que notre vie.
Marguerite Léna
Communauté Saint François Xavier, Neuilly
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