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S’ENGAGER
DANS UNE VIE DE PRIERE : POURQUOI ?
Edith Stein, philosophe juive allemande et disciple de Husserl, est
entrée en 1933 au Carmel de Cologne, dans le contexte brûlant d’une
Allemagne où le nazisme s’impose. Elle prend au Carmel le nom de
Thérèse-Bénédicte de la Croix, creusant là le mystère de la Croix,
dans un lien très fort avec son peuple (le peuple juif et le peuple
allemand). Elle s’était convertie en 1921 en lisant la « Vie » de
Sainte Thérèse d’Avila. En 1933, sa décision, longtemps mûrie,
d’entrer au Carmel est sa réponse à la montée en puissance du nazisme,
dont elle entrevoit très tôt les conséquences dramatiques. Arrêtée en
1942 au Carmel d’Echt en Hollande, elle meurt le 9 août à Auschwitz.
Elle a été canonisée en 1998.
Dans le texte qui suit, Edith Stein fait une synthèse des courants qui
agitaient alors l’Eglise allemande, l’un insistant sur la prière
intérieure (« subjective ») et l’autre insistant sur la prière
ecclésiale et les formes traditionnelles (« objective »). Elle laisse
surtout transparaître ce qui constitue le cœur de son engagement au
Carmel, dans une vie de prière.
En préparation du dimanche 25 janvier où les Sœurs Adeline et
Marie-Hélène vont s’engager (à l’église St-Ignace) en faisant
profession perpétuelle au Carmel St Joseph, cette parole est
bienvenue.
Qu’est-ce qui donna donc à sainte Thérèse d’Avila, qui consacra à la
prière des décennies de sa vie dans la cellule d’un monastère, le
désir ardent d’œuvrer pour la cause de l’Eglise et la lucidité pour
discerner la détresse et les besoins de son temps ? Précisément le
fait qu’elle vivait dans la prière, qu’elle se laissait toujours plus
profondément attirer par le Seigneur à l’intérieur du «château » de
son âme. C’est pourquoi elle ne put faire autrement que de « brûler
d’un zèle ardent pour le Seigneur Sabaoth » (paroles de notre saint
père Elie qui ont été retenues comme devise sur le blason de notre
ordre).
Dans le secret et le silence s’accomplit l’œuvre de la Rédemption.
Dans le silencieux dialogue du cœur avec Dieu, les pierres vivantes
sont préparées pour édifier le Royaume de Dieu, les instruments sont
forgés pour servir à la construction. Le fleuve mystique, qui perdure
à travers tous les siècles, n’est pas un bras isolé et secondaire, qui
se serait séparé de la vie de prière de l’Eglise, il est sa vie la
plus intime. Lorsqu’il lui arrive de faire éclater les formes
traditionnelles, c’est parce que l’Esprit vit en lui, cet Esprit qui
souffle où il veut : lui qui a suscité toutes les formes
traditionnelles et doit toujours en susciter de nouvelles. Sans lui,
il n’y aurait ni liturgie ni Eglise.
L’âme du psalmiste n’était-elle pas une harpe dont les cordes
vibraient et chantaient au moindre souffle de l’Esprit Saint ? L’hymne
de joie du Magnificat a jailli du cœur débordant de la Vierge comblée
de la grâce divine. Les lèvres du vieux prêtre devenu muet s’ouvrirent
pour entonner le chant prophétique du Benedictus lorsque la parole
obscure de l’ange devint réalité visible. Ce qui est monté un jour
d’un cœur comblé par l’Esprit et a trouvé son expression en paroles et
en musique se transmet et demeure sur les lèvres. C’est bien l’office
divin de veiller à ce qu’il continue de résonner de génération en
génération. C’est ainsi que le fleuve mystique forme ce chant
polyphonique qui va s’amplifiant sans cesse, louange au Dieu Trinité,
à Celui qui crée, qui sauve, qui mène tout à l’achèvement. Il n’est
donc pas question de concevoir la prière intérieure, libre de toutes
formes traditionnelles, comme la piété « subjective », et de l’opposer
à la liturgie qui serait la prière «objective » de l’Eglise.
Toute prière véritable est prière de l’Eglise : à travers toute prière
véritable, il se passe quelque chose dans l’Eglise et c’est l’Eglise
elle-même qui la prie car c’est l’Esprit Saint vivant en elle qui, en
chaque âme unique, «intervient pour nous par des cris inexprimables
». Voilà justement la prière « véritable » : car « sans le Saint
Esprit, personne n’est capable de dire : ‘Jésus est le Seigneur’ ».
Que serait la prière de l’Eglise si elle n’était l’offrande de ceux
qui, brûlant d’un grand amour, se donnent au Dieu qui est amour ?
Edith Stein
« La prière de l’Eglise », 1936,
Source cachée,
Ed. Cerf / Ad Solem, 1998
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