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Source jaillie du chaos A-t-il fait un éclair ? Le temps d'une déchirure dans les ténèbres, ne voyait-on pas le fruit sur la croix, immobile, raide comme la mort, les yeux hagards, absents, pâle comme un ver, probablement déjà mort ? C'était bien son corps, mais où est son âme ? Sur quels rivages sans bords, dans quelles profondeurs marines vidées de leurs eaux, sur le fond de quelles sombres fournaises, s'en va-t-elle, errante ? Ils le savent tous soudain, ceux qui entourent le gibet : il est parti. Un vide insondable (non pas la solitude) s'écoule du corps pendu, rien ne s'attarde plus ici, sinon ce vide fantastique. Le monde avec sa figure s'est évanoui, il s'est déchiré du haut en bas comme un rideau. Il n'y a plus rien sinon le rien. Même pas les ténèbres. Le monde est mort. L'amour est mort. Dieu est mort. Mais regardez : quel est cet objet indescriptible qui commence à se dessiner d'une manière indécise dans le gouffre infini ? Cela n'a ni contenu, ni contour; sans nom, plus solitaire encore que Dieu, on le voit surgir du vide absolu. Ce n'est personne. C'est antérieur à tout. Est-ce le commencement ? C'est petit et indéterminé comme une goutte. Peut-être est-ce de l'eau. Mais cela ne coule pas. Ce n'est pas de l'eau, c'est plus trouble, moins limpide, plus consistant que l'eau. Ce n'est pas non plus du sang, car le sang est rouge, le sang est vivant, le sang s'exprime clairement et en langage humain. Ce qui est ici n'est ni de l'eau, ni du sang, c'est plus ancien que l'un et l'autre, c'est une goutte du chaos originel. Retiens le souffle de tes pensées. Encore beaucoup trop tôt maintenant pour songer à l'espérance. Beaucoup trop faible encore le germe pour parler tout bas d'amour. Beaucoup trop tôt pour parler d'une source. C'est un suintement, perdu dans le chaos, qui va sans direction, sans pesanteur. Une source dans le chaos. Qui jaillit du pur néant. Ce n'est pas le commencement de Dieu qui, éternellement et d'une manière souveraine, se pose lui-même dans l'existence, lumière, vie et béatitude trinitaires. Ce n'est pas le commencement de la création qui s'échappe doucement et tout en dormant des mains du Créateur. C'est un commencement sans pareil. Comme si la vie s'élevait en naissant de la mort. Enchantement du Samedi saint. La source jaillie du chaos reste sans direction. Est-ce le résidu de l'amour du Fils qui, épanché jusqu'à la dernière goutte cherche à remonter vers le Père à travers le néant ombreux ? Ou bien cet amour, sans force, inconscient, coule-t-il, malgré tout, en direction opposée, à la rencontre d'une nouvelle création, pas du tout subsistante encore, encore informe, même pas encore mise au monde ? A présent la source jaillit toujours plus abondante. Certainement elle s'échappe d'une plaie, elle est comme la fleur, le fruit d'une plaie, elle s'élance de cette plaie comme un arbre. Mais la plaie n'est plus douloureuse, le temps de la souffrance est depuis longtemps écoulé, l'origine est dépassée, d'hier date l'éclosion de la source d'aujourd'hui. Ce qui s'épanche à présent, ce n'est plus la souffrance qui souffre, c'est la souffrance soufferte. Non plus l'amour qui offre, mais l'amour offert. Seule la plaie est là : béante, porte grande ouverte, chaos, nada, d'où la source s'écoule au-dehors. Plus jamais cette porte ne se fermera. De même que la première création n'a jamais été qu'un jaillissement toujours nouveau sortant du néant, ainsi ce monde nouveau, non encore enfanté, compris dans le premier jaillissement créateur, ne surgira jamais d'ailleurs que de la plaie qui ne se fermera plus. Toute figure, à l'avenir, s'élèvera de ce vide béant, toute santé tirera sa force de la plaie créatrice. Arc de triomphe de la vie plein de majesté! Les armées de la grâce, cuirassées d'or, débouchent de toi, portant des lances de feu. Grotte profonde d'où s'échappe le fleuve de vie ! Intarissables, les flots se pressent pour sortir de toi, éternellement flots d'eau et de sang, baptisant les cœurs païens, étanchant la soif des âmes altérées, déferlant sur les déserts du péché, répandant des richesses surabondantes, remplissant à déborder tout contenant, comblant à l'excès tout désir. Urs von Balthasar, Le cœur du monde.
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