SUR LA MORT

ET SUR L’AMOUR DU PERE

Encore sur la mort. Les sentiments que je voudrais avoir à cette heure (et que j’ai actuellement) : penser que je vais découvrir la Tendresse. Il est impossible que Dieu me déçoive, l’hypothèse seule est énorme ! J’irai à lui, et je lui dirai : je ne me prévaux de rien, sinon d’avoir cru en votre bonté. C’est bien là en effet ma force, toute ma force, ma seule force. Si cela m’abandonnait, si cette confiance en l’Amour me désertait, tout serait fini, car je n’ai pas le sentiment de valoir, surnaturellement, quoi que ce soit ; et s’il faut être digne du bonheur pour l’avoir, c’est à y renoncer. Mais plus je vais, plus je vois que j’ai raison de me représenter mon Père comme l’indulgence infinie. Et que les maîtres de la vie spirituelle disent ce qu’ils veulent, parlent de justice, d’exigences, de craintes, mon juge à moi, c’est celui qui tous les jours montait sur la tour et regardait à l’horizon si l’enfant prodigue lui revenait. Qui ne voudrait être jugé par lui ? Saint Jacques a écrit : « Celui qui craint n’est pas encore parfait dans l’Amour. » Je ne crains pas Dieu, mais c’est moins encore parce que je l’aime que parce que je me sais aimé de lui. Et je n’éprouve pas le besoin de me demander pourquoi mon Père m’aime, ou ce qu’il aime en moi. Je serais d’ailleurs fort embarrassé pour répondre ; même, strictement, dans l’incapacité de répondre. Il m’aime parce qu’il est l’Amour ; et il suffit que j’accepte d’être aimé de lui pour l’être effectivement. Mais il faut que je fasse ce geste personnel d’accepter. Cela, c’est la dignité, la beauté même de l’amour qui le veut. L’amour ne s’impose pas : il s’offre. O mon Père, merci de m’aimer ! Et ce n’est pas moi qui vous crierai que je suis indigne ! En tout cas, m’aimer, moi, tel que je suis, voilà qui est digne de vous, digne de l’amour essentiel, digne de l’amour essentiellement gratuit ! Oh ! cette pensée m’enchante ! Me voilà bien à l’abri des scrupules, de la fausse humilité décourageante, de la tristesse spirituelle.

On pense d’ordinaire trop à soi, et pas assez à lui. Il y a de malheureux théologiens qui ont comme peur (sans se l’avouer) de faire Dieu trop bon, -c'est-à-dire trop beau. « Il est bon, mais il n’est pas faible », qu’ils disent. Mais une bonté qui ne va pas jusqu’à  une certaine faiblesse (ce que notre dureté appelle faiblesse) c’est la bonté de la vieille miss huguenote qui a peur d’encourager chez les mendiants la paresse et mesure son aumône. Faible par amour, comme mon Père en est plus grand et plus beau. La croix me donne raison.

 

P. Auguste Valensin sj

La JOIE dans LA FOI, Méditations, Aubier 1955