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Assurément, l’évangélisation a pour but le salut des hommes ; mais ce salut, dont seul Dieu est le protagoniste et que Dieu seul peut accorder, doit aussi être compris à nouveaux frais. L’Occident chrétien s’est toujours exprimé à travers le vocabulaire « salvifique », tandis que l’Orient chrétien a préféré parler de « divinisation ». Pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? « Pour nous sauver », répète l’Occident ; « pour que l’homme devienne Dieu », affirme pour sa part l’Orient. Mais on pourrait dire, en réalité, que Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne véritablement homme, homme comme Dieu l’a voulu et créé, homme dont l’image est le Fils, homme qui est sauvé du mal et de la mort et qui participe de la vie divine elle-même (2 Pierre 1,4).
L’évangélisation alors signifie annoncer qu’un homme, Jésus Christ, a « fait le récit » de Dieu (exeghesato, Jean 1,18) et que cet homme précis, en tout semblable à nous mais pleinement conforme à la volonté de Dieu, peut constituer pour chacun une indication efficace afin de « sauver sa vie », de trouver les voies qui donnent sens, d’atteindre une « humanisation pleine et véritable ». Jésus est « l’image du Dieu invisible » (Colossiens 1,15), mais il est également le « Fils de l’Homme » par excellence, homme jusqu’à l’extrême. Oui, il y a un fondement à l’évangélisation et c’est celui-ci : communiquer Jésus comme homme véritable, parce que la forme de sa vie est « bonne nouvelle », chemin d’authentique humanisation pour toute personne. Comme l’affirme l’apôtre Paul, Jésus n’est-il pas en effet venu « enseigner à vivre en ce monde » (Tite 2, 11-12) ?
Jésus est certes venu sauver, il est bien venu parmi nous afin que nous devenions Dieu, mais on pourrait aussi dire qu’il est venu pour nous montrer la vie humaine véritable, vécue comme une oeuvre d’art, comme un chef-d’œuvre digne du Créateur. Par conséquent, il n’existe pas de mission pastorale qui ne se préoccupe pas de former des hommes et des femmes en mesure d’assumer pour eux-mêmes la vie humaine de Jésus, une vie belle, bonne et heureuse : aujourd’hui, la forme d’évangélisation la plus quotidienne et la plus éloquente consiste en la réalisation de cette vie humaine conforme à celle de Jésus. N’oublions pas les paroles d’Ignace d’Antioche[1] : « Ce n’est pas une œuvre de persuasion que le christianisme, mais une œuvre de grandeur. »
L’espérance, c’est la résurrection ! C’est là la spécificité de la foi chrétienne, la Bonne Nouvelle que nous devrions savoir communiquer, notre vraie dette envers l’humanité non chrétienne : la mort qui vainc chacun a été vaincue en Jésus Christ. Car « l’amour est fort comme la mort » (Cantique 8,6) : seul l’amour peut vaincre la mort, et l’amour de Dieu, exprimé et vécu en Jésus, a remporté cette victoire définitive.
C’est ici et non ailleurs qu’il s’agit de reconnaître le fondement de l’évangélisation : dans ce récit de l’amour qu’a été Jésus, mort pour tous les hommes et ressuscité par la force de l’amour vécu à l’extrême. Évangéliser n’est pas avant tout apporter une doctrine, communiquer des vérités : c’est faire le récit de Jésus Christ comme étant celui qui a « évangélisé » Dieu – c’est-à-dire qu’il l’a rendu « bonne nouvelle » - et qui a évangélisé l’homme, en vivant lui-même dans l’histoire et en participant à la condition humaine, et en révélant ainsi à chacun son authentique nature de « sauvé ». Tandis que nous étions pécheurs, Jésus a offert sa vie pour nous ; tandis que nous étions ennemis de Dieu, Dieu nous a réconciliés avec lui à travers son Fils Jésus Christ (Romains 5, 6-11). Voilà l’amour prévenant de notre Dieu, le fol amour de Dieu qui, simultanément à notre haine envers lui, vainc par la réconciliation tout enfer, toute inimitié, toute mort qui nous habite.
Chaque homme peut discerner en soi, dans son propre espace vital, les traces de la présence du Christ, car tout homme est créé en Christ et en porte l’empreinte.
Enzo Bianchi
Extraits de la conférence donnée à Notre-Dame pour le Congrès de Paris-Toussaint 2004, le mercredi 28 octobre.
[1] Ignace d’Antioche, évêque de cette ville, a été conduit à Rome pour le martyre en traversant les villes d’Asie mineure (Philadelphie, Smyrne, Troas). Il a laissé les « Lettres aux Eglises » (Sources Chrétiennes n°10). Il est mort sous l’empereur Trajan vers l’an 110.